Historia (français) (English)

 L’AVENIR DE LA SOLIDARITÉ ENTRE LES MAINS DE LA JEUNESSE

Expérience Dominicaine vécue par
Robert Laurin été 2003
Introduction
Depuis déjà 8 mois, je me préparais à partager une expérience en République Dominicaine avec 22 jeunes et 3 adultes du Collège Jean-Eudes de Montréal. 
Cette préparation consistait en une rencontre hebdomadaire où nous réfléchissions sur les problèmes de ce pays du tiers-monde : un projet important pour la pastorale de Jean-Eudes. 
Dès notre arrivée dans le pays, les jeunes et les adultes me donnent une bonne impression car je sens le sérieux de leur préparation intellectuelle et la richesse du vécu du groupe. Il y a une bonne dynamique entre nous, mais je sens que les adultes sont nerveux à cause des responsabilités face à un tel projet.. 
J’observe, je contemple, j’admire cette jeunesse qui arrive dans ce pays et j’écoute les interventions. Nous avons quitté notre monde et nos repères ne sont plus les mêmes. Nous laissons derrière nous nos préoccupations et nos soucis. 
À la suite de cette expérience sont nés trois projets : le projet eau-électricité (amener l’électricité dans un village afin de faire fonctionner une pompe à l’eau), le parrainage universitaire (financer les études supérieures de jeunes Dominicains sélectionnés) et une expérience dominicaine à San Pedro (un programme éducatif qui permet à des élèves de vivre une expérience de sept jours dans une famille dominicaine).
Pendant le mois de juillet 2003, je me rends donc en République Dominicaine pour travailler sur ces trois projets. Une expérience de longue haleine. 
Les lignes qui suivent relatent les événements, mes réactions et mes réflexions suscités par mon séjour d’un mois en République Dominicaine (plus précisément à San Pedro de Macoris, à 45 minutes au nord de la capitale Santo Domingo).
Récit - L’arrivée
La chaleur, l’hospitalité et le monde sont si différents. Je ne suis pas dans un univers touristique mais plutôt dans un univers typiquement dominicain. La vie ici est très calme. Les gens vaquent à leurs occupations et rien ne semble être pressant. On dirait que le monde tourne au ralenti et que les personnes profitent de chaque moment. 
J’ai une vue superbe sur la Mer des Caraïbes. Les gens se baladent, font du sport et s’arrêtent pour se donner la main. Tous et chacun sont importants. Hier, lors de mon arrivée à l’aéroport La Romana, mon bon ami Miguel est venu me chercher. Son accueil est formidable, à la manière dominicaine, avec de chaleureuses accolades et un regard lumineux. La bonté de ce jeune Dominicain, dévoué en faveur des plus pauvres, est extraordinaire.
Miguel a connu la misère humaine. Il est né dans un quartier très défavorisé, dans un bataye (une communauté où l’on cultive la canne à sucre). Il sait ce que c’est que de nettoyer des souliers pour faire vivre sa famille.

 
Tous les deux, nous avons partagé nos rêves d’un monde meilleur. Il me parle du projet eau-électricité. Les travaux ont commencé. Il me dit que les gens sont tellement heureux de voir se réaliser ce projet subventionné par les jeunes du Collège Jean-Eudes.

Lentement, dans la conversation, je commence à lui parler des projets que je porte : le parrainage universitaire et l’expérience dominicaine à San Pedro de Macoris. Miguel me livre alors sa vision des choses en tant que Dominicain. Il est intéressant de voir naître l’intérêt de ce jeune devant de tels projets.

Je me rends chez une amie, Mélissa, une vieille femme remplie de bonté et d’amour. Elle m’accueille en m’offrant un Pepsi (la manière dominicaine de recevoir un Canadien) accompagné des accolades typiques et de la grande « jasette » en espagnol. Je finis par me débrouiller un peu dans cette langue. Elle insiste pour que je demeure chez elle. Je lui explique que, cette fois, je vais habiter à San Pedro de Macoris, à 20 minutes de sa ville, Consuelo. Puisque je serai là pour tout le mois de juillet, il est important pour moi d’avoir un certain confort et, surtout, un climatiseur !

Plus tard, je rencontre un jeune homme prénommé Oscar. Il est âgé de 28 ans. Il y a quelques années, j’ai payé ses études universitaires afin de lui donner la chance de vivre une meilleure vie. J’ai une très grande admiration pour ce garçon. Ensuite nous allons chez un autre jeune que j’ai parrainé pour ses études universitaires. Il s’appelle Pedro. Il est dynamique et très frivole. Il m’annonce, à mon arrivée, qu’il vient de perdre son emploi. Il est donc plutôt dépourvu, c’est pourquoi il habite temporairement chez sa mère à Consuelo. 

Après l’échange des nouvelles, nous nous rendons à San Pedro de Macoris pour fraterniser et nous raconter nos histoires depuis la dernière fois que nous nous sommes vus. L’esprit est à la fête, très relaxe, à la mode dominicaine. Finalement, je me rends à mon hôtel, passablement épuisé par ma première journée en sol dominicain.
Le lendemain, Miguel vient me chercher avec sa moto. Nous nous baladons dans les rues de San Pedro, une ville assez importante (environ 400 000 habitants) envahie par les bruits des motos sans silencieux et par la pollution. Nous cherchons un endroit pour échanger en pesos l’argent (en dollars US) amassé par les jeunes du Collège Jean-Eudes. Il nous faut « marchander » pour trouver le meilleur taux de change. Cet argent doit servir au projet eau-électricité.
Au dîner, j’explique mes projets plus en détails à Miguel. Il est emballé, surpris et même craintif. Tous ces sentiments se manifestent dans son regard perçant et attentif. Je peux le comprendre : un canadien qui arrive dans son pays avec de telles idées, c’est assez pour avoir certaines appréhensions. 
À la manière dominicaine (c’est-à-dire sans aucune planification), je me rends à Consuelo pour aider Miguel à déménager un jeune à San Pedro de Macoris. Ce dernier se marie bientôt et sa copine arrive d’Espagne sous peu. Incroyable de voir l’amour qui transpire de ce jeune homme lorsque je l’interroge sur celle qu’il aime. Il est très pauvre. Il vit avec presque rien. Il n’a même pas de réfrigérateur et de poêle. Ce qui est important pour lui, c’est de vivre avec sa bien-aimée et d’être comblé par sa présence.
En ces débuts de mon expérience, je sens les relents de la fatigue de mon année scolaire au Collège Jean-Eudes. Je me demande un peu pourquoi je consacre mon repos estival à me rendre dans un pays si peu organisé et si pauvre. Probablement parce que je suis convaincu que le monde peut être différent si on y croit vraiment. Certains de mes amis me suggèrent plutôt de prendre mes vacances pour aller visiter l’Europe. Mais, parce que j’ai vu, compris et aimé les gens des pays du Tiers-monde, j’ai le désir de leur donner de mon temps et de rêver avec eux.



Je fais une rencontre inattendue : François, un jeune comptable de Montréal, en visite ici afin de ramener avec lui une jeune fille avec qui il est tombé en amour. Ce genre de chose arrive fréquemment dans ces pays du Sud : un étranger tombe en amour et vient faire les arrangements pour emporter sa belle avec lui. Il me raconte ses histoires. Il y a des complications pour le visa, mais cela ne l’empêche pas de croire à son rêve d’amour. Sur l’entrefaite, Miguel et Oscar arrivent. Nous parlons en espagnol ; il est donc difficile pour moi de suivre la conversation. Je suis tellement impressionné par ces deux jeunes. Lentement, nous parlons des projets de parrainage universitaire et d’expérience dominicaine. Nous aimerions que la jeunesse vive cette expérience. Je constate avec joie que ces deux jeunes commencent à rêver à ces projets qui seront réalisés par eux, pour le bénéfice des jeunes Dominicains et des jeunes Canadiens. Nous parlons de la logistique : le contrôle du parrainage, la sécurité des jeunes, etc. 
Une autre journée commence. La vie reprend en République Dominicaine. Je fais mes exercices matinaux, ma réflexion personnelle et voilà un bon café pour commencer la journée. Aujourd’hui, à l’horaire, une visite de San Pedro. L’objectif est de comprendre et de voir le milieu en vue de planifier l’itinéraire des groupes dans cette ville. Cette journée nous permettra de commencer à organiser les projets. 
Dans l’après-midi, j’ai une rencontre avec Benjamin. Ce jeune homme, de passage à Santo Domingo, vient visiter sa mère pour un mois. Il habite New York. Plusieurs Dominicains rêvent de partir pour cette ville afin d’avoir une vie meilleure. Un grand nombre de Dominicains, souvent en situation d’immigration illégale, vivent à New York (surtout dans le Bronks). Benjamin vit dans ce quartier plutôt dangereux de Manhattan, un coin où la misère est très répandue. Influencés par la télévision, plusieurs Dominicains portent le « rêve américain » où le confort et le bonheur feraient partie de la vie.

 

Le lendemain, Oscar et Miguel viennent me rencontrer. Nous discutons de l’emplacement du projet expérience dominicaine. Nous décidons que le projet serait mieux vécu à San Pedro de Macoris. Nous prenons conscience des dangers que ce projet peu comporter. Nous avons besoin de l’appui d’une communauté religieuse. Nous discutons des responsabilités de la personne responsable du projet. Nous discutons aussi du nombre nécessaire de jeunes dans l’équipe de coordination. Les membres de cette équipe doivent venir de San Pedro. Il nous apparaît important de discuter avec les religieuses afin d’avoir plus d’idées. Miguel souligne qu’il est essentiel de former les familles pour les préparer à accueillir les Canadiens. De mon côté, je souligne que ce projet d’expérience dominicaine devrait comporter une composante qui encourage fortement l’école participante à parrainer un jeune dans le cadre du programme de parrainage universitaire. Oscar est très attentif. Il a lui-même été parrainé et il croit à ce projet.

Miguel me fait part des discussions qu’il y a eu avec les ingénieurs au sujet du projet eau-électricité pour une communauté située en plein champ de canne à sucre. Je constate que c’est complexe de mettre sur pied un projet dans un pays du tiers-monde. Le gouvernement, les gens, les organismes ne fonctionnent pas avec la même logique que dans nos pays du Nord. Le rapport à l’argent, dans un pays du Sud, vient souvent compliquer les choses, car on cherche toutes les occasions pour s’enrichir vite. Je crois que le fameux « rêve américain » a fait, sournoisement, beaucoup de ravage dans la culture de ce pays. Avec l’étalage matérialiste qui inonde les consciences par le biais de la télévision américaine, il ne faut pas s’étonner que les plus démunis se laissent prendre au piège des idoles produites par le système économique capitaliste. 

Est-ce qu’on peut travailler avec l’Église pour bâtir ces projets ? Voilà une question assez importante. J’ose croire que oui… mais avec prudence, parce que les communautés religieuses sont vieillissantes et il est bon que les projets soient organisés par des jeunes et pour des jeunes.

Par la suite, nous nous rendons dans un bataye. Le trajet est très long et difficile. La route est en piètres conditions. Des enfants sur le bord de la route sautent dans la boîte du camion afin d’aller se baigner un peu plus loin : c’est comme ça que ça marche en République Dominicaine ! Nous offrons aussi le transport à un coupeur de canne à sucre. Finalement, nous arrivons dans le bataye qui est très désorganisé. Les enfants s’amusent avec presque rien. Avec le sourire, tous et chacun saluent Miguel comme un héros. Nous nous rendons à la pompe à eau pour y mettre de l’essence afin de la faire fonctionner. Mais, après toute cette distance, nous réalisons qu’il n’y a pas d’huile dans la génératrice. Donc, impossible de faire fonctionner la pompe à eau. Quel pays ! Je suis tellement découragé. Après tout ce trajet, voilà que nous ne pouvons rien faire ! Mais, il ne faut pas trop paniquer, car les Dominicains, eux, ne paniquent pas. C’est toujours « maniana » : à demain ! Au moins, j’ai enfin visité le chantier du projet eau-électricité. Le travail est très bien fait, grâce à une bonne équipe. Chapeau à Miguel pour son leadership dans ce projet. Toutes les familles seront bientôt alimentées en eau courante.

Nous sommes revenus à Consuelo vers les 20h30, épuisés. Nous devons nous presser pour manger car nous allons rencontrer un jeune homme, Moïse, pour l’intégrer au projet parrainage universitaire. Je vérifie ses résultats académiques. Il a une moyenne de 90%. Il est très brillant. Je rencontre toute sa famille et nous sommes accueillis comme des rois. Ils n’ont presque rien. La famille est rassemblée et tous espèrent que Moïse sera du projet parrainage. C’est une première expérience d’entrevue pour Oscar et Miguel. J’en profite pour bien leur faire saisir les enjeux du projet. Ils expliquent le projet à Moïse. Ils font l’entrevue à la manière dominicaine. Oscar fait bien ça. Il a à cœur la personne rencontrée. Nous demandons à Moïse d’écrire, en espagnol, ses rêves, son histoire familiale, ses objectifs académiques. Nous lui demandons aussi son relevé de notes et des photos de lui et de sa famille. Nous expliquons la philosophie du projet parrainage universitaire (Payez au suivant). 

Voilà une autre journée avec un avant-midi reposant. Réflexion, lecture et balade sur le bord de la mer. Un temps rempli de joie intérieure. Un temps de solitude pour réfléchir aux projets. Submergé dans ce monde dominicain dont je ne connais pas la langue, il est difficile pour moi de converser avec les gens. Oscar vient me rejoindre, cet après-midi, pour faire une entrevue avec un autre jeune homme de 25 ans, Martin, qui est très gêné. Il ne parle que l’espagnol. Il est très mal-à-l’aise avec moi. Je tente de le mettre plus à l’aise, mais ce n’est pas facile à cause de la barrière de la langue.

Nous nous installons pour discuter. Tous les échanges sont traduits. Oscar m’impressionne. Il fait tout et n’oublie rien. Quel choc pour moi. Je réalise que c’est déjà son projet. Dans la conversation, Oscar spécifie qu’il s’agit d’un projet « par des jeunes » et « pour des jeunes ». Je suis émerveillé de voir qu’il a si bien saisit cela.

La vie me fait vivre de belles choses car, en voyant un jeune homme comme Oscar, on ne peut rester indifférent et on garde espoir en la possibilité de changer le monde.

Oscar me dit que Martin est un excellent candidat et qu’il s’exprime très bien en espagnol. L’histoire de Martin est assez triste. Il vit près des bidonvilles, dans la capitale... pas besoin d’en dire davantage. Martin nous parle de sa famille et de ses amis. Il nous dit qu’il habite avec sa grand-mère. Ils sont trois dans la même chambre à coucher. Inimaginable, pour nous, de vivre cela dans notre monde de confort. Nous parlons de ses buts dans la vie, du budget et des cours importants qu’il devra prendre à l’Université. Pendant notre rencontre, ce qui m’a fait sourire, c’est que Martin était tellement gêné, qu’il n’a pas osé dire qu’il avait froid (à cause du climatiseur de ma chambre). C’est pourquoi, pendant un moment, je l’ai vu grelotter.

Nous mangeons ensemble tout en conversant. Finalement, nous allons conduire Martin à la station d’autobus. Je lui donne 200 pesos pour ses dépenses et l’autobus. Il part comme une flèche, trop timide pour nous faire l’accolade. Cette semaine, nous nous rendrons dans la capitale pour rencontrer sa famille et voir où il habite. Je suis certain qu’il sera gêné de nous faire visiter son petit coin. À la suite de son départ, l’occasion se présente pour qu’Oscar et moi discutions de Martin. Oscar me pose plusieurs questions sur le fonctionnement du projet.

Oscar s’interroge sur le projet dans les autres pays. Je lui explique que la République Dominicaine est le projet pilote. Il y a seulement Alex, en Bolivie, qui vit le projet parrainage universitaire en Amérique latine. Nous nous rendons à une borne Internet pour que je puisse prendre mes courriels. Alex Robble, en Bolivie, me donne de ses nouvelles. Oscar m’aide à composer un message en espagnol. C’est ma chance de lui faire comprendre l’ampleur de mes rêves, tout en lui faisant visiter le site Web du projet parrainage universitaire. Je remercie le Seigneur de me donner les capacités de mettre sur pied un tel projet. La soirée se termine avec une belle balade sur le bord de la mer.

Pedro me téléphone à l’hôtel. Il arrive de Consuelo. Je dîne avec lui et, ensemble, nous quittons pour Consuelo. Pedro est un rêveur : il rêve d’être riche et célèbre. Il aime le luxe et le confort. Son apparence est très importante pour lui. Pedro a fait le programme de parrainage pendant quatre ans. Il a réussit malgré les difficultés et la discipline que je lui ai imposée. 

Je rencontre un autre jeune homme, Alex, qui est parrainé par un professeur de Toronto. Je vois ses résultats académiques. Il réussit, mais il n’est pas parmi les plus forts. J’apprends qu’en République Dominicaine, si tu veux un relevé de notes, l’Université exige 200 pesos. Alex me montre la photographie du professeur qui parraine ses études. Je lui demande le nom et les coordonnées de ce prof, afin de communiquer avec lui à mon retour à Montréal.


Je prends quelques photos, et j’en emprunte, dans le but de les faire numériser dans un centre technologique de Consuelo. Je veux les envoyer au Canada par courrier électronique. Ces photos serviront à faire connaître Alex aux jeunes du Collège et à leur faire comprendre comment nous pouvons l’aider à réaliser ses rêves. 

Je rencontre un autre jeune prénommé Abel. Ce jeune poursuit ses études universitaires, avec l’aide financière des mêmes gens de Toronto dont fait partie le professeur qui soutien Alex. J’ai l’impression d’avoir affaire à un jeune homme très sérieux et engagé. Je lui explique le projet parrainage. Je lui demande si il est intéressé à faire partie du groupe. Il accepte volontiers. Bravo ! Nous sommes maintenant sept dans ce projet.


Miguel fini la soirée en essayant de me donner un cours d’espagnol. On a bien rigolé ensemble. Ma concentration est limitée, il fait chaud et je suis épuisé. 

Voilà une fin de semaine reposante. L’hôtel est très occupé. Il y a beaucoup de clients. C’est un hôtel dominicain où circule beaucoup de monde. Depuis quelques jours, je remarque un groupe de jeunes qui habitent ici. J’apprends qu’il s’agit d’un projet : des jeunes de Porto Rico qui sont aux études à San Pedro. L’hôtel leur fait un bon prix pour l’hébergement. 

Il y a aussi un autre groupe de jeunes des États-Unis. Je croise cette vingtaine de personnes le matin et le soir. Ils sont membres de l’Église chrétienne pentecôtiste. Toujours la Bible à la main, j’ai l’impression d’avoir affaire à des jeunes rejetés dans leur milieu. Ils me semblent un peu bizarres. J’ai eu, avec eux, quelques conversations plus ou moins banales. Je crois qu’ils se rendrent dans certains quartiers et réalisent des projets d’aide. Je suis convaincu qu’à leur retour, ils se sentiront mieux d’avoir pu changer un peu le monde. 

Mais, personnellement, je ne crois pas tellement à cette façon de faire les choses dans les pays du Tiers monde. Je crois que cette approche est typique de la vision américaine. Encore aujourd’hui, plusieurs blancs arrivent dans ces pays et détruisent la culture locale. Ils donnent l’impression qu’ils sont les meilleurs parce qu’ils sont blancs et qu’ils ont de l’argent. Ils ne se soucient pas de comprendre la mentalité, de s’inculturer. Ils s’imposent en disant : « Tassez-vous, on va rendre votre vie meilleure. Vous allez avoir des belles maisons confortables, des hôpitaux, des foyers de vieillards, etc. » 

Or, je ne pense pas que ce pays ait besoin, par exemple, de foyer de vieillards. Leur conception de la famille est très différente de la nôtre. Les personnes âgées sont très importantes dans la communauté. On les garde dans leur maison et on vénère leur sagesse. 

Je crois fortement qu’une formation de base est nécessaire lorsqu’on va « piétiner » dans un autre monde, dans une autre culture. Ce n’est pas parce que j’ai de l’argent, parce que je peux prendre l’avion et visiter un autre peuple, que j’arrive à comprendre vraiment ce que je vois. Plusieurs erreurs sont commises à cause de l’ignorance des touristes ou de ceux qui s’improvisent « sauveurs au nom du Christ ». Sans réflexion sur l’inculturation, sur les effets du tourisme, les croyants, même avec la meilleure volonté du monde, n’arriveront jamais à comprendre la fragilité du tiers-monde. 

Un jeune homme de 28 ans, un Haïtien prénommé François, vient me rencontrer. Il a fait ses études universitaires en théologie et en éducation. Il enseigne dans des régions très pauvres, près de la capitale haïtienne, Port au Prince. Quelle chance incroyable que de rencontrer ce jeune Haïtien. Je lui parle de mon rêve pour les jeunes qui veulent une éducation universitaire. Je lui présente le projet. Il me partage généreusement sa vision. 

Dans l’après-midi, Oscar arrive pour rencontrer Manuel. Un jeune homme de 22 ans venu de la capitale, Santo Domingo. Pendant l’entrevue, Oscar me dit en anglais qu’il est étonné par ce candidat. Il est renversé par les histoires qu’il entend. Oscar me dit qu’il s’exprime très bien en espagnol et que, pour une bonne partie de sa formation académique, il s’est débrouillé seul. Il habite avec sa tante et sa cousine, près d’un barios (bidonville), dans la capitale. Il travaille parfois pour faire un peu d’argent. Dans son histoire personnelle, il raconte que sa cousine s’est faite tuer. Elle l’aidait à payer ses études universitaires. Après ce drame, toute sa vie a changé. Il a dû déménager chez sa tante afin de survivre. Il ne peut continuer ses études, à cause du manque d’argent. Sa tenue vestimentaire n’est pas très à la mode, ce qui est rare pour un Dominicain. Souvent, chez les Dominicains, on ne peut pas identifier une personne pauvre par son habillement, car ils sont d’une fierté incroyable. Il faut voir la résidence pour pouvoir se faire une idée de la condition économique d’une personne. 

Oscar est sensible à la situation de Manuel. Je réalise que le projet est bien dirigé grâce au grand cœur d’Oscar. Je remercie le Seigneur de l’avoir placé sur ma route. 

Nous allons manger ensemble. Je me rends compte que Manuel boit beaucoup de café. Il nous raconte alors une histoire d’enfance. Lorsqu’il était petit, il habitait la campagne, dans les montagnes de la République Dominicaine. Il suivait les camions qui venaient chercher le café, en espérant que des grains tombent pour qu’il puisse les ramasser et aller les vendre au marché de la ville. C’était sa façon de survivre. Incroyable d’entendre de telles choses. 

À 8h, nous rencontrons le jeune Edgar. Il a 22 ans. C’est un jeune homme au physique bien développé et qui déborde de vie. Un sportif ! En le rencontrant, Oscar et moi sommes un peu bouleversés, car il donne l’impression d’être riche. À cause de cela, nous avons de la difficulté à amorcer l’entrevue. Nous tournons en rond avec nos questions. Oscar, en anglais, me dit qu’il ne sait pas quoi faire, car ce candidat ne semble pas correspondre aux critères du projet parrainage. Je lui dis qu’il ne faut pas se laisser influencer par les apparences extérieures. Les choses matérielles (une belle montre, un beau jeans, etc.) peuvent nous tromper. Je dis à Oscar qu’il faut être direct avec lui et lui dire ce que nous percevons. J’en profite pour expliquer à Oscar que le projet parrainage est un projet où nous créons une nouvelle famille. Il faut donc être direct et clair dès le départ. Nous nous ajustons et nous posons alors les bonnes questions. 

Edgar a l’allure d’un jeune homme très déterminé et solide. Nous réalisons, dans la discussion, que sa famille est originaire d’une petite ville près de Consuelo et qu’elle connaît bien le projet expérience dominicaine puisqu’elle a souvent accueilli des jeunes canadiens. Sa mère est très engagée avec les religieuses dans la ville de Consuelo. Au fil de la conversation, Edgar dit que les gens, dans son entourage, surnomment sa maman la « mère Térésa » du coin. Je suis heureux d’entendre cela ! 

J’aimerais bien avoir Edgar comme coordinateur pour accueillir des jeunes du Québec et de l’Ontario français à San Pedro. Il correspond à tous les critères nécessaires pour faire partie d’une équipe de jeunes capable de diriger l’expérience dominicaine avec des canadiens. De plus, il est presque à la fin de son programme universitaire. Il lui reste un an et demi avant de compléter ses études. Nous prenons des photos et terminons l’entrevue amicalement. 

Une journée bien remplie, une journée où j’ai écouté les histoires de personnes qui souhaitent améliorer leur vie. Je suis de plus en plus convaincu que le « Payer au suivant » va faire son chemin. 

Il me reste à assurer les bases financières du projet. Le plus gros morceaux n’est pas encore réglé. Je suis certain que je finirai par convaincre des gens, au Canada, de venir en aide à cette jeunesse. Je fais confiance à la Providence, dans la foi. 

Cette journée restera imprégnée dans mon cœur pour le reste de ma vie. Si je peux être un instrument de paix, tant mieux ! Que Dieu agisse par moi et que ses projets se concrétisent afin d’apporter un peu de justice aux plus pauvres. Que, par Oscar, ce projet de parrainage puisse devenir un projet centré sur l’amour de Dieu. Nous créerons cette nouvelle famille et je désire qu’elle soit basée sur le respect, sur l’entraide et sur la croissance humaine. Merci, Seigneur, pour le courage que tu nous donnes… 

Le lendemain, j’attends patiemment Miguel qui, visiblement, ne sait pas se servir d’une montre. Un vrai Dominicain ! Il ne finira sûrement pas sa vie, stressé comme nous, au Canada ! Il négocie à la manière dominicaine avec l’ingénieur et l’électricien. Ça prend du temps. Il me faut demeurer patient. 

Il y a deux jours, j’ai rencontré la famille de Miguel. Sa mère a quitté son père depuis plusieurs années. Elle vit dans une pauvreté extrême. J’ai vu la maison d’enfance de Miguel. Il habitait dans une petite communauté, dans les champs de canne à sucre. C’est assez pour verser des larmes ! Cette mère a déménagé avec ses enfants, à Consuelo, pour essayer de leur rendre la vie un peu plus facile. J’ai visité leur maison : incroyable ! Je n’oserais même pas y prendre une tasse de café. Les gens qui connaissent Miguel, au Canada, ne se doute pas qu’il vit dans de telles conditions. Sa famille est nombreuse. Ils vivent tous entassés les uns sur les autres. Les enfants courent partout. Il y a beaucoup de bruits et de désordre. 

Sa mère a quitté le pays pour trouver du travail aux États-Unis. Elle fait vivre sa famille à distance. Elle habite Porto Rico. Elle est de passage à Consuelo, en République Dominicaine, pour un mois. C’est la fête. En soirée, je suis allé sur la place publique avec quelques membres de la famille. J’ai vu Miguel danser avec sa maman. Les yeux de Miguel était tout illuminés : enfin, il pouvait passer du temps avec sa mère. 

J’ai rencontré le père de Miguel. Ce type a peur de vieillir. Il s’habille comme un jeune. Il s’assoit sur le bord de la rue et il regarde les gens passer. Il prend de la bière et, surtout, du rhum dominicain. C’est triste à voir ! J’ai l’impression que Miguel est très influencé par son père. Miguel lui prête sa moto parfois. Je pense que cette situation familiale complique sa vie. Je réalise que la famille dominicaine est bien difficile à cerner. 

Miguel a fondé une famille. Il a 3 enfants : trois filles. Je ne le vois jamais avec ses enfants. Je connais bien sa copine. Elle est charmante. Elle travaille dans la cafétéria d’un hôtel allemand. Je peux affirmer que Miguel est chanceux d’avoir rencontré une jeune fille comme elle. Le problème, c’est qu’il ne le réalise pas. 

Miguel a plusieurs rêves. Il n’est pas facile de le cerner. Il ne se laisse pas découvrir facilement. Je sais qu’il souffre beaucoup de son instabilité familiale. Il est devenu un « fonceur ». Il n’a pas fait d’études universitaires et je crois qu’il est davantage un manuel qu’un intellectuel. Dans nos projets, je suis heureux qu’Oscar soit là, car je ne crois pas que Miguel pourrait faire ce travail seul. Je ne crois pas qu’il saisi l’ampleur de mes rêves pour les projets. 

Nous avons un rendez-vous chez les religieuses. Je visite un campus qu’elles dirigent : un centre de formation pour les futurs professeurs. L’objectif est de vérifier si elles pourraient accueillir des jeunes canadiens pour une expérience éducative. J’ai longuement discuté avec ces religieuses afin de voir les différentes possibilités. Elles me découragent en ce qui concerne l’idée de placer des jeunes dans des familles. Elles me disent que San Pedro de Macoris est une ville dangereuse. Je commence à devenir un peu plus craintif. Ce qui est important, pour moi, c’est la sécurité des jeunes. Pour la première fois, je réalise que San Pedro de Macoris est une grosse ville qui peut être dangereuse. Pendant 2 heures, sous un soleil de plomb, je marche dans les rues d’un quartier où pourraient être accueillis des jeunes canadiens. Je m’interroge : comment assurer la sécurité de l’expérience dominicaine ? 

Si le projet se réalise, les familles devront être choisies de façon très sérieuse. Nous rencontrons une jeune fille de 22 ans, Cynthia, que Miguel connaît bien. Nous parlons de sécurité dans son quartier. Elle croit que l’expérience doit être vécue dans des familles, car c’est la seule façon de faire réfléchir la jeunesse canadienne. Elle dit que c’est dangereux de marcher dans le quartier en soirée. Les adultes qui accompagneront les jeunes devront être mis au courant des règlements qui seront très sévères. La questions se pose : est-ce que l’expérience doit être vécue sous les auspices des religieuses ou dans des familles, sous la responsabilité du coordinateur ? 

Miguel me fait visiter San Pedro un peu plus. C’est évident qu’il y a beaucoup plus à voir, à évaluer, à questionner ici. Il y a deux classes sociales très distinctes dans cette ville : les pauvres et les riches. Presque personne ne se retrouve dans la classe moyenne. Je ne savais pas que ces deux classes étaient si visibles à San Pedro. 

Nous allons faire un tour de ville en moto pour préparer un montage de photos : assez intéressant, très différent et, en même temps, une bonne occasion pour moi de visualiser le projet. Nous avons fixé, pour la semaine prochaine, un autre rendez-vous avec les religieuses, afin de discuter des différentes hypothèses avec elles. 

En soirée, j’explique à Oscar toutes mes craintes. Pour la première fois, je crois qu’il comprend vraiment ce que je veux faire en République Dominicaine. L’expérience est un projet éducatif. Les jeunes, qui auront la chance de vivre cette expérience, devront entrer dans une démarche de réflexion intellectuelle. Je ne souhaite pas bâtir ce projet d’abord sur des émotions. Je veux plutôt que les jeunes réfléchissent sérieusement aux problématiques du développement, de la solidarité internationale et de la mondialisation. Les enjeux sont nombreux, les conséquences aussi. Aller dans un autre pays, dans une autre culture, nous place dans une situation de responsabilités. Vivre dans une famille et partager sa vie doit nous pousser à changer notre perspective sur le monde. Oscar n’est pas tellement habitué à cette façon de penser. Son écoute est importante. 

Si j’étais incroyant, je ne sais pas comment je pourrais avancer dans ce projet. Je ne reçois rien, financièrement, en étant ici. Mais j’éprouve une satisfaction personnelle. C’est un rêve d’enfance qui se réalise : celui de travailler avec les gens défavorisés. Je constate que, lentement, je finis par accomplir ce rêve. Au nom de ma foi, je tente de faire une différence dans ce monde si complexe et si injuste. Comme le disait si bien ce jeune Haïtien, François, c’est un devoir, une nécessité d’apprendre. La connaissance conduit à un meilleur questionnement et à l’engagement. Les deux projets (parrainage et expérience dominicaine) feront cela, avec le temps. Je le souhaite vivement. 

Si Dieu est au centre de ces projets, tout est possible. Je doute parfois lorsque je vois toute la complexité pour mettre sur pied et structurer ces projets. Mais, mon passé et mon expérience me prouvent que, si je fais confiance, tout est possible.

Aujourd’hui, c’est la visite dans la capitale. Nous allons rencontrer Manuel et Martin. Nous tenterons de voir leur milieu familial et leur milieu de travail. Nous regarderons le budget ensemble. Je suis certain que ce sera très émotif. 

Grâce à des photos, leur vie sera exposée sur la page Web du projet. Pourquoi ? Parce que j’ai compris que la jeunesse canadienne comprend mieux les choses lorsqu’elle les voit. Nous, Canadiens, sommes dans une société de communications où le visuel est omniprésent. C’est pourquoi, chaque occasion est bonne pour capter et ramener des histoires au Canada. 

Nous faisons un trajet d’une heure pour atteindre la capitale Santo Domingo. Nous allons chez le grand père de Pedro pour aller chercher ce dernier. Pedro est heureux d’être avec nous, car il passe beaucoup de temps seul. Il attend un chèque de son employeur, ce qui le rend nerveux. Son employeur est instable et il ne paye pas toujours. La compagnie lui doit donc beaucoup d’argent. C’est une pratique courante dans ce pays où l’organisation sociale est très déficiente. 

Après cela, nous allons chez Martin. Nous sommes accueillis par sa grand-mère et sa sœur. La maison est acceptable. Martin est assis au bout de la table et il nous présente les informations que nous avons demandées : son relevé de notes, ses photos, ses textes, etc. Il est aussi gêné qu’à notre première rencontre. Nous négocions son budget. Ce jeune homme n’a jamais fait de budget. C’est l’occasion pour Oscar de lui montrer comment faire. Par la suite, nous allons marcher pour rejoindre sa mère. Une grosse pluie tropicale nous attend. Nous sommes dans un quartier assez défavorisé. Bien sûr, c’est un bidonville. Sa mère vend des fleurs au marché pour faire quelques sous. La mère est comme son fils : très timide. Je suis certain que la vie n’est pas facile pour elle. Elle n’a pas assez d’argent pour aider son fils. Elle n’habite même pas avec lui. La vie est une « survie » quotidienne pour eux. Je ne comprends pas tout, mais la rencontre familiale me fait saisir la complexité de leur univers. 

Ensuite, nous allons visiter Manuel. Il nous attend depuis longtemps. Nous sommes en retard, comme d’habitude en République Dominicaine. Il doit être habitué à cela. Il nous rencontre sur un coin de rue et nous amène chez lui : une maison propre, mais pauvre et dénudée. Il y a quatre petites chaises en plastique pour écouter la télévision. Manuel, sa tante et sa sœur y habitent. Ensemble, nous regardons les documents que nous lui avions demandés. La candidature de Manuel a été suggérée par un commerçant du nom de Fabriso. 

Je réalise, en regardant le budget, que Fabriso prend une commission sur les études de Martin. Je panique ! Je trouve cela inacceptable et injuste. Je pourrais me fâcher, mais c’est comme ça que les choses se passent dans ce pays. Difficile, pour un Canadien, de comprendre cela. Dans un pays pauvre, il y a des manières de faire qui nous dépassent. 

Il s’agit de poser les lignes directrices du projet parrainage sur la table. Ensemble, nous tentons d’expliquer à Manuel comment cela fonctionne. Nous demandons que les sommes d’argent ne lui soient pas remises en mains propres. Les seuls montants d’argent que nous lui remettrons, seront pour couvrir ses dépenses en transport public. 

Oscar me dit que nous commençons à devenir une grosse famille et il en est fier. Je suis content d’entendre ça de sa bouche. 

Manuel nous invite à aller visiter sa famille dans les montagnes. La région se nomme Padre de la Casa. Nous acceptons et fixons le séjour pour la semaine prochaine. Ce sera une occasion pour moi de faire un montage de photos et, en même temps, de visiter une région où l’on cultive le café. Alors, le mercredi suivant, ce sera notre départ pour la montagne. 

Il nous reste deux jeunes filles à rencontrer. Il a été difficile de trouver des candidatures féminines pour le programme parrainage universitaire. En République Dominicaine, la vision de la femme est encore très traditionnelle. Peu de filles ont la possibilité de faire de longues études. Elles sont encore, la plupart du temps, confinées à la maternité et aux soins domestiques (comme chez-nous, il y a 50 ans). Malgré les difficultés pour trouver des candidates, je tenais à ce que le projet de parrainage ne soit pas seulement une affaire de gars. 

J’ai rencontré aussi un agent d’immeuble dénommé Piet. Il connaît bien le monde hôtelier en République Dominicaine. Il me parle du tourisme. C’est très intéressant de l’écouter. Je réalise que les Dominicains ne sont pas maîtres chez eux. 

Je quitte San Pedro en transport public pour me rendre à Consuelo. Tout un défi, car je suis le seul banc et je ne parle pas l’espagnol. Je suis allé rencontrer une jeune fille, Mioced. Comme je le disais, la place des femmes est importante pour moi, autant pour le projet de parrainage que pour le projet d’expérience dominicaine. Mioced vient de terminer ses études universitaires. Nous parlons ensemble, tout en allant chez un technicien pour numériser les photos des participants et participantes au projet parrainage. Elle me fait rencontrer un jeune homme, Jonathan. Il parle parfaitement l’anglais, le français et l’allemand. Bien sûr, il travaille dans le monde du tourisme. Je l’invite à venir passer la journée du lendemain avec moi afin de me permettre de pratiquer mon espagnol. 

Avec Mioced, je me rends dans une famille pour le souper. Pendant le souper, un jeune homme arrive à l’improviste à la table. Il est d’une pauvreté extérieure extrême. J’en ai de la difficulté à terminer mon repas. Pendant le souper, Mioced me dit qu’elle a aussi de la difficulté à le regarder. Des scènes comme celle-là sont fréquentes ici. Je ne crois pas qu’on puisse jamais s’habituer à une telle misère. 

Le lendemain, Jonathan arrive pour me donner un coup de main dans ma pratique de l’espagnol. Il paraît bien et il le sait. Il s’habille avec goût. Il possède son téléphone portable. Bref, il aime les belles choses. Il travaille dans le domaine du tourisme. Jonathan est le produit typique des méfaits de l’industrie touristique. La logique économique de cette industrie a fini par lui indiquer quoi dire et quoi ne pas dire au gens qui arrivent de différents horizons pour séjourner dans son pays. Nous parlons de sa famille. Il me dit presque tout. Son père est couturier et sa mère travaille dans un hôtel à San Pedro. Il a deux sœurs et deux frères. Nous discutons du rôle paternel en République Dominicaine. Je lui demande si son père a eu d’autres enfants. Il me dit que oui. C’est une chose commune dans ce pays. Lorsqu’on dit d’un homme qu’il est un vrai Dominicain, on veut dire qu’il a plus d’une femme dans sa vie. 

Jonathan travaille dans l’industrie touristique depuis 4 ans. Lorsqu’il parle en français, il a un accent québécois. Notre conversation se déroule en français. Son travail à l’hôtel consiste à l’animation des groupes. Il amuse les touristes sur la plage, au bord de la piscine, durant les soirées festives, etc. Il me dit qu’il est un bon danseur. Je perçois chez lui un petit côté profiteur. Peut-être la soif d’avoir accès au même luxe que celui que peuvent s’offrir ces gens qu’il rencontre dans son travail ? 

Il m’explique que, par le passé, il a aussi travaillé dans le monde du tourisme en Allemagne. Je suis impressionné par son expérience et je le questionne sur ses rêves dans la vie. Il me dit qu’il aimerait devenir un danseur professionnel. Au fil de la discussion, il me dit aussi qu’il aimerait devenir dessinateur de mode ou couturier. Je vois bien l’influence de son père. Je crois que je vais aller rendre visite à sa famille pour voir de mes yeux son univers. 

Je me rends compte que Jonathan possède une très forte créativité. Il est un jeune homme libre. Avec son argent, il pu s’acheter une planche à voile. Il est intéressant de l’entendre parler de ce sport. Il a un grand rêve : faire de l’argent pour aider sa famille. Il me montre la chaîne qu’il porte au cou avec deux pendentifs. Le premier représente la Vierge Marie, et l’autre, une carte géographique de la France. C’est un cadeau d’une charmante jeune Française venue visiter son pays. Il a fini par l’apprivoiser et il est presque tombé en amour avec elle. Il porte un chandail dans lequel il a fait des trous sur un côté pour se donner un style à la mode. Il chausse une paire d’espadrilles qu’il s’est procurée à bon prix auprès d’un touriste. Nous allons prendre une marche sur le bord de la mer. Il chante, il regarde les filles et passe sur elles des commentaires à voix haute : un vrai Dominicain ! Au retour à l’hôtel, comme un vrai touriste, je lui donne un cadeau : un chapeau identifié au Festival international de jazz de Montréal. Ses yeux pétillent. Il très heureux de ce petit cadeau. Je réussis à avoir en main son téléphone portable, pour vérifier s’il y a plusieurs numéros étrangers d’enregistrés dans son carnet d’adresses. C’est l’occasion de discuter davantage de l’univers du tourisme. Il me raconte l’histoire d’une fille de Montréal qui a 33 ans. Elle est traductrice. Elle aime venir le rencontrer de façon régulière en République Dominicaine. Il semble qu’elle a de l’argent et, bien sûr, elle est fortement attirée physiquement par lui. Son numéro de téléphone est bien là, dans le carnet d’adresses de son portable. 

J’ai longuement discuté avec lui de ces étrangers qui aiment venir profiter d’eux sexuellement. Il est très ouvert et il m’explique comment ça marche en République Dominicaine. Il me confirme vraiment ce que je croyais, sur ce sujet, depuis longtemps. 

Incroyable de réaliser cela et de se faire confirmer cette réalité par un jeune homme qui travaille dans ce monde. Un pays pauvre, avec des gens pauvres, exploités de tous côtés. Ils ne sont pas bien payés pour leur travail et, en plus, ils sont exploités par les touristes sans scrupule qui viennent satisfaire leurs pulsions sexuelles avec eux ! 

Après le départ de Jonathan, Oscar arrive. Je lui partage mes découvertes et je lui explique tout ce système d’exploitation touristique dont je viens de parler avec Jonathan. Je crois qu’Oscar entend pour la première fois de telle histoire. J’ai honte de cette inconscience des touristes. Je crois qu’Oscar commence à voir son pays d’une façon différente. Il est stupéfait par mes rencontres et ma perception des pays Sud. Je vais souper avec lui et, par la suite, nous prenons une marche au bord de la mer, rêvant ensemble d’un monde meilleur. 

Arrive maintenant mon séjour dans les montagnes de la République Dominicaine. Je pars avec Miguel, Oscar, Pedro et Manuel. Nous faisons 4 heures de route pour nous rendre à Padre de la Casa. En arrivant, la mère de Manuel nous accueille à bras ouverts. Pour elle, nous sommes les « sauveurs » de son fils, car elle sait que Manuel fait partie de la famille parrainage universitaire. Elle nous reçoit avec le café, une tradition dans ce coin du pays. 

J’ai vite réalisé que Manuel avait honte de son père. Il ne nous le présente pas. Son père a quitté sa mère en lui laissant la responsabilité des 12 enfants. Elle en a souffert énormément et a dû travailler très dur pour s’en sortir. Après cet accueil, nous nous rendons chez sa sœur qui nous reçoit de la même façon. Nous nous organisons pour aller faire notre randonnée dans la montagne. Il nous faut faire vite, avant que le soleil ne devienne trop chaud. Nous voyageons tous, debout, dans la boîte d’un camion. Nous allons visiter des petites communautés isolées dans les montagnes. Ces gens sont des agriculteurs. Nous arrêtons pour dîner dans un verger de pommes. L’atmosphère est bonne. Nous rions et passons de bons moments ensemble. 

Manuel a un frère handicapé dont il est très proche. Ce frère demande beaucoup d’attention, mais je vois la grande patience et l’amour de Manuel pour son petit frère. 

C’est incroyable de découvrir ces communautés isolées dans les montagnes. Je pense alors à l’importance de promouvoir les produits équitables, tel que le café. Voir ces agriculteurs se faire exploiter par le système capitaliste, c’est suffisant pour vouloir s’engager davantage dans des causes humanitaires au service d’un monde plus juste. 

Manuel est ce jeune qui a passé son enfance à cueillir le café. Lorsqu’il était petit, comme je l’écrivais plustôt, il courrait derrière les camions qui venaient chercher le café, dans la montagne, en espérant que quelques grains tombent de ces camions. Il pouvait alors aller les vendre au marché. C’était sa façon de survivre. C’est comme ça qu’il faisait un peu d’argent pour permettre à sa famille de manger. Manuel m’explique, durant ma visite dans les montagnes, qu’il devait vendre son café moins cher, à cause du fait que ces grains étaient tombés sur le sol. Il devait donc travailler très fort, afin de récolter assez d’argent pour permettre à sa mère d’acheter de la nourriture. 

J’imagine facilement ce qu’était la vie de Manuel en voyant tous ces enfants de la montagne qui se promènent avec des ânes surchargés de café. 

Après le départ de Manuel, je prends encore plus conscience de la beauté de la vie. Ces contacts humains que je fais en République Dominicaine, contacts si riches et si profonds, me permettrent de saisir la présence de Dieu qui se manifeste dans la vie et chez les personnes. Manuel est un être sensible, telle une fleur qui appartient à Dieu. 

La vie n’est pas compliquée pour lui. Mon monde doit sûrement le troubler. C’est un monde qu’il ne comprend pas, mais il ne me questionne pas. On dirait que c’est toujours le petit gars qui vivait à Padre de Casa et qui ramassait les grains de café qui tombaient des camions. Il a grandi dans un monde de survie et c’est encore sur ce mode qu’il vit dans la capitale, où il habite chez sa tante avec sa sœur. Il ne gagne que 600 pesos par semaine. Le système capitaliste, c’est terrible lorsqu’on commence à scruter des histoires comme celle de Manuel. 

Aujourd’hui, dimanche, j’ai passé la journée avec lui. Pas beaucoup de « jasette », mais une bonne qualité de présence entre nous. Je sais qu’il rêve lorsqu’il écoute de la musique, assis au bord de la piscine, dans le monde luxueux de l’hôtel où l’abondance règne de façon presque obscène et où il ne manque de rien. 

Avant son retour chez lui, dans la capitale, je donne à Manuel un jeans et un t-shirt. Il était tellement heureux. Je lui ai demandé combien de paires de jeans il avait. Il me répond : « deux ». Je me rends compte que la couture de son t-shirt commençait à se défaire. Ses souliers commençaient aussi à percer… mais, pour lui, il ne semble pas y avoir de problème avec ça. 

Ce matin, en prenant le café, j’ai demandé à Manuel de voir son porte-monnaie. J’ai regardé les cartes qu’il contenait. Bien sûr, aucune carte de crédit, aucun permis de conduire, etc. Je lui ai remis 1000 pesos en spécifiant que c’était « pour lui ». Je ne sais pas s’il a bien compris, car les Dominicains partagent habituellement tout avec leur famille. Je ne veux pas laisser tomber ce jeune homme. Je commence à mettre de l’énergie, du temps et de l’argent afin de lui donner la chance d’avoir une meilleure éducation. Est-ce que ce sera possible ? Je crois que le temps nous le dira. Le projet parrainage est bien clair : tu reçois une éducation gratuite et tu es responsable de faire la même chose, à ton tour, plus tard (c’est-à-dire, lorsque tes études seront terminées et que tu auras un travail) ; donc, tu es responsable de payer les études d’une autre personne en République Dominicaine. 

Je mets toute ma foi dans ce projet. Je place ma confiance chez Oscar afin qu’il puisse faire de ce projet un tremplin capable de lancer la jeunesse dominicaine vers un avenir meilleur. 

Encore un peu de temps et ce sera mon retour à Montréal. Je n’ai pas accompli tout ce que je voulais, mais j’ai reçu un téléphone du Canada : un jeune Dominicain, Amado, en visite au Canada. Il a appris que je faisais un séjour de visite de 4 semaines dans son pays. Amado est un jeune très responsable. Il a terminé ses études universitaires grâce au système parrainage universitaire. Il me dit qu’il cherche un emploi en République Dominicaine. Je saute sur cette occasion. Je suis tellement heureux. Je réalise que la Providence divine est bien à l’œuvre. Il est le candidat idéal pour devenir le premier responsable du projet expérience dominicaine. Il a pu consulter, du Canada, la page Web du projet et il est emballé. C’est un jeune très débrouillard car, à partir du Canada, il a réussi à me retrouver dans mon hôtel en République Dominicaine. 

Mon stress diminue. Il me semble qu’Amado vient de sauver le projet expérience dominicaine. Je suis très content ! Je réalise que tout est possible lorsqu’on place notre foi au cœur d’un projet comme celui-là. Merci Seigneur de m’avoir donné la chance de connaître Amado ! 

Amado est un jeune professeur formé par le système d’éducation dominicain. Un jeune homme très convaincu et convaincant. Il possède plusieurs qualités essentielles qui en feront un excellent responsable de projet. Il a une vision d’ensemble, lorsqu’il s’agit de permettre à des jeunes canadiens de venir vivre une expérience d’éducation à la solidarité internationale dans son pays. Plusieurs professeurs qui le connaissent ne tarissent pas d’éloges à son sujet. Je crois qu’Amado pourrait donner à ce projet toute sa couleur dominicaine. Avec Oscar et Mioced ils formeront une belle équipe. Donc, histoire à suivre. 

Conclusion 

Mon séjour en République Dominicaine a été rempli d’émotions. Difficile, pour moi, de toutes les exprimer par écrit. Chaque journée a été faite de découvertes et de défis. Souvent, je me suis demandé pourquoi je consacrais mes vacances estivales à chercher des possibilités d’aller aider des gens moins fortunés que nous, les Canadiens. Je n’ai pas de réponse à cette question, sinon que je crois à l’importance de mettre en contact la jeunesse canadienne avec la jeunesse dominicaine. Il s’agit de créer des solidarités, par-delà les frontières, afin de bâtir ensemble une humanité meilleure en « mondialisant » la justice et l’équité. Malgré la langue, la culture et les visions du monde différentes, tout est possible si les projets sont centrés sur l’Évangile du Christ qui est un message universel qui dépasse toutes frontières. 

Le projet eau-électricité est maintenant pratiquement complété. Les deux autres projets (parrainage universitaire et expérience dominicaine) sont sur la bonne voie. Il y a déjà 8 écoles secondaires du Québec et de l’Ontario francophone qui sont prêtes à participer à l’expérience dominicaine. Il y a 8 jeunes Dominicains et Dominicaines qui seront soutenus dans leurs études universitaires grâce au parrainage. Cette année, à travers cette page Web, nous permettrons aux jeunes du Collège Jean-Eudes, Montréal, Québec de s’engager dans ces deux projets. Nous avons bien des défis devant nous, mais la qualité et l’enthousiasme des jeunes sont au rendez-vous. Je suis émerveillé de voir que tout cela prend forme dans ma carrière d’éducateur. Je rends grâce à Dieu de me donner la chance de travailler avec tous ces jeunes qui sont l’avenir de monde. 

Voilà donc le résumé de mon expérience de l’été 2003. J’ai tenté de vous partager, de façon simple et spontanée, ma vision et mes rêves pour les pays du Sud. Des pays qui, à mon avis, développent souvent des valeurs beaucoup plus solides que celles de nos sociétés capitalistes et individualistes du Nord. Je crois que les peuples du Tiers monde, que nous oublions trop souvent, ont beaucoup à nous apprendre. Ils peuvent nous enseigner, entre autres, à retrouver l’essentiel. Main dans la main, avec eux, nous pourrons changer le monde, un cœur à la fois. C’est ma conviction !

Juillet 2003

Merci à Marco Veilleux et Paul Lapointe pour la relecture et correction.

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